
Je suis arrivée à Malte hier soir pour y présenter ma dernière création : un duo danse et musique avec le violoniste baroque Bojan Čičić.
Cette opportunité de création a été un vrai cadeau pour l’artiste que je suis : une carte blanche pour explorer l’univers qui m’habite depuis quelques années — celui du métissage entre styles chorégraphiques anciens et contemporains — aux côtés d’un musicien de haut vol, à la fois disponible et enthousiaste.
Nous avons présenté ce spectacle, intitulé Melomania, pour la première fois en juillet dernier, au Oxford Festival of the Arts.
J’ai donc replongé dans cette œuvre au cours des dernières semaines, après l’avoir laissée reposer et m’être consacrée à d’autres projets artistiques, ainsi qu’à des projets personnels tout aussi prenants. Retrouver une œuvre, même après seulement quelques mois, a toujours été pour moi un défi. C’est un peu comme retrouver un·e ami·e après des années : on ne sait jamais si l’on va se retrouver pleinement comme avant. Et effectivement, la fin du spectacle — plus précisément le dernier tiers — ne me plaisait plus. Ce n’était pas une surprise : j’avais déjà eu du mal à créer une conclusion qui me satisfaisait entièrement. Faire face à cette insatisfaction à nouveau n’a pas été sans frustration ni remise en question.
Je travaille seule en studio : je suis à la fois chorégraphe et interprète. Pour tenir ces deux rôles simultanément, je me filme continuellement. C’est à travers la vidéo que le regard de la chorégraphe guide celui de l’interprète. L’interprète propose par l’improvisation, et la chorégraphe retient ce qui l’intéresse, ce qui attire son attention. J’ai donc décidé de retravailler ce fameux dernier tiers du spectacle de la même manière.
Mais il est difficile de ne pas repasser par les chemins déjà tracés, d’en explorer d’autres sur une musique que l’on connaît de fond en comble pour l’avoir tant travaillée. Ces nouveaux sentiers n’ont pas forcément à mener complètement ailleurs, mais peuvent offrir de légères alternatives, permettant de poser un regard neuf sur le travail et de lui redonner un sens plus clair. Ce processus m’a donné du fil à retordre. Je voulais absolument tout intellectualiser pour garantir une cohérence avec les deux premiers tiers du spectacle. La chorégraphe empêchait le corps de parler, et l’interprète ne savait plus quoi proposer pour ouvrir de nouveaux horizons.
Après plusieurs jours de travail qui m’ont semblé vains, j’ai fini par lâcher prise, par cesser de trop réfléchir et faire confiance au corps, ainsi qu’à l’œuvre elle-même. Arrivé à un certain moment de la création, on n’a plus tout à fait le contrôle sur la forme qu’elle prend, et il est souvent bénéfique de ne pas contrarier la direction qu’elle souhaite prendre — même si notre vision de départ était autre. C’est souvent difficile à accepter, car on se dit qu’on n’a pas réussi à faire ce qu’on avait imaginé. Mais peut-être que ce qui advient naturellement est plus juste, plus vivant que ce qu’on avait projeté.
En attendant, me voici sur place, prête à présenter ce spectacle demain soir, avec tous les doutes qu’il contient. À cette étape du travail, ce sera au public de décider s’il lui plaît ou non. Quant à moi, je n’ai qu’à donner le meilleur de moi-même, avec conviction et générosité.
Stéphanie Brochard
Ton texte m’a beaucoup parlé, notamment cette idée d’accepter que la création prenne parfois une vie propre, au-delà de nos intentions. Cela m’a rappelé combien lâcher prise peut être difficile mais essentiel pour laisser émerger quelque chose de vrai et vivant. Merci pour ce partage sincère, qui éclaire bien ce moment fragile entre contrôle et intuition.