Les Plis du Vent

Le jour où j’ai photographié la mer qui explose

Le jour où j’ai photographié la mer qui explose

C’était en 2003, ma toute première mission en tant que photographe de la Marine. L’ordre était clair : aller immortaliser la mise à feu d’une vieille mine anglaise de la Seconde Guerre mondiale, retrouvée au fond de la rade. Une mission pas banale : on ne m’avait encore jamais demandé de photographier quelque chose qui saute pour de bon.

Avant le départ, mon chef me lance d’un ton faussement détaché :
Attention garçon, pour les journaux, on veut la photo pile au moment où le jet d’eau est au plus haut. Une explosion qui retombe, c’est moche.

Autrement dit : pas droit à l’erreur.

Nous voilà donc embarqués sur un petit bateau, à une centaine de mètres du futur geyser. L’air sent le sel et la tension. Moi, je ne lâche plus l’œilleton de mon appareil, comme si le monde autour allait disparaître si je détournais le regard une seconde. Mon chef, lui, m’observe avec un sourire en coin. À cet instant précis, je le trouve franchement sadique.

Puis vient le moment fatidique : un silence suspendu, une seconde d’éternité… et soudain, la mer se dresse en colonne blanche, grondante, magnifique. Je déclenche. Un clic. Un seul. Puis, cœur battant, je me jette sur l’écran pour vérifier. L’image est là, presque parfaite : la vague au sommet de son élan, la lumière, la puissance. Soulagement.

Mon chef s’approche, calmement.
Alors ?
C’est bon, je l’ai ! dis-je, fier comme un mousse décoré.

Il éclate de rire.
T’as oublié que t’avais un mode rafale ?

Et là, je réalise : dans le feu — ou plutôt dans l’eau — de l’action, j’avais totalement zappé cette fonction magique. Une seule photo. Une chance sur mille. Mais cette fois, la chance avait été de mon côté.

Depuis, à chaque photo, je repense à ce jour-là. À cette mine anglaise, à ce sourire en coin, et à cette explosion qui, mine de rien, m’a appris deux choses :
qu’en photographie comme dans la vie, il vaut mieux garder l’œil ouvert… et ne jamais oublier le mode rafale.

Mickaël Bédart

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