
Ce jour-là, en cours de théâtre, nous explorions une forme que j’aimais beaucoup : le théâtre de l’opprimé. L’exercice était simple en apparence : un élève traverse la scène, deux autres l’interpellent, le provoquent, le harcèlent. Le groupe devait rejouer la scène plusieurs fois, en cherchant, collectivement, des façons d’en changer l’issue. Mais rien n’y faisait. À chaque tentative, le même scénario se rejouait. Le jeune comédien traversait, les deux autres le bloquaient, et tout se refermait comme un piège déjà connu. Le public soupirait, impuissant, et moi avec. Jusqu’à ce qu’une élève s’approche discrètement et me glisse à l’oreille :
— Tu sais… c’est vraiment eux qui le harcèlent, dans la vraie vie.
Une phrase comme un coup de tonnerre. D’un coup, la scène n’était plus une scène. C’était un champ de bataille minuscule où la douleur d’un enfant se rejouait devant tout le monde, à visage découvert. Je suis resté là, suspendu entre deux responsabilités : celle du pédagogue qui doit protéger, et celle de l’artiste qui croit en la puissance de la fiction pour réparer le réel. Devais-je interrompre ? Ou croire que le théâtre, justement, pouvait offrir une issue que la vie refusait ? J’ai choisi de continuer. Peut-être par foi. Peut-être par vertige.
Alors, le jeune garçon est revenu sur scène. Il a fait quelques pas, s’est figé. Et soudain, il s’est effondré au sol. Il s’est tordu, hurlé contre quelque chose d’invisible. Puis il s’est relevé d’un coup sec et s’est mis à parler à une chaise. Oui, une chaise. Comme à un ami, ou un juge. Sa voix avait changé : rauque, étrangère, presque possédée. Les deux autres, pétrifiés, ne savaient plus quoi faire. Ils n’étaient plus dans leur rôle — ni bourreaux, ni camarades — juste deux adolescents désarmés face à une vérité qu’ils n’avaient pas prévue. Le garçon a marché vers eux, lentement, a traversé la scène… et cette fois, personne ne l’a arrêté. Ce jour-là, le théâtre avait vaincu. Non pas en jouant, mais en transformant.
Cette scène m’a longtemps hanté. Elle m’a rappelé une autre, lue bien plus tard, dans Le Génie débraillé de Sophie Chauveau : Diderot dîne au Procope avec Rousseau, lorsqu’entre le neveu de Rameau — cet être fantasque, provocateur, inclassable. Le neveu entreprend de séduire sous les yeux de Diderot sa propre épouse, réputée pour sa beauté. Diderot s’offusque, le provoque en duel. Ils sortent. La rue est boueuse. Et soudain, le neveu de Rameau s’effondre à terre, s’infligeant à lui-même la raclée promise. Diderot reste figé, désemparé.
Deux scènes, deux siècles d’écart, mais la même sidération : la même invention d’un geste inattendu, fou, libérateur. C’est là qu’a germé Carakter.
L’idée qu’il n’existe jamais une seule manière de répondre à une situation. Que selon notre tempérament, notre caractère, notre imaginaire, nous pouvons trouver des issues nouvelles — parfois déroutantes, mais profondément justes. Carakter est né de cette conviction : qu’en rejouant les situations, on apprend à les transformer.
Et que dans le jeu, se cachent souvent des vérités plus solides que dans la vie.
Mickaël Bédart
Pour info : Le Jeu Carakter