Les Plis du Vent

Nom de l’auteur/autrice :Mickael

Doutes à volonté

Doutes à volonté

Je suis arrivée à Malte hier soir pour y présenter ma dernière création : un duo danse et musique avec le violoniste baroque Bojan Čičić. Cette opportunité de création a été un vrai cadeau pour l’artiste que je suis : une carte blanche pour explorer l’univers qui m’habite depuis quelques années — celui du métissage entre styles chorégraphiques anciens et contemporains — aux côtés d’un musicien de haut vol, à la fois disponible et enthousiaste. Nous avons présenté ce spectacle, intitulé Melomania, pour la première fois en juillet dernier, au Oxford Festival of the Arts. J’ai donc replongé dans cette œuvre au cours des dernières semaines, après l’avoir laissée reposer et m’être consacrée à d’autres projets artistiques, ainsi qu’à des projets personnels tout aussi prenants. Retrouver une œuvre, même après seulement quelques mois, a toujours été pour moi un défi. C’est un peu comme retrouver un·e ami·e après des années : on ne sait jamais si l’on va se retrouver pleinement comme avant. Et effectivement, la fin du spectacle — plus précisément le dernier tiers — ne me plaisait plus. Ce n’était pas une surprise : j’avais déjà eu du mal à créer une conclusion qui me satisfaisait entièrement. Faire face à cette insatisfaction à nouveau n’a pas été sans frustration ni remise en question. Je travaille seule en studio : je suis à la fois chorégraphe et interprète. Pour tenir ces deux rôles simultanément, je me filme continuellement. C’est à travers la vidéo que le regard de la chorégraphe guide celui de l’interprète. L’interprète propose par l’improvisation, et la chorégraphe retient ce qui l’intéresse, ce qui attire son attention. J’ai donc décidé de retravailler ce fameux dernier tiers du spectacle de la même manière. Mais il est difficile de ne pas repasser par les chemins déjà tracés, d’en explorer d’autres sur une musique que l’on connaît de fond en comble pour l’avoir tant travaillée. Ces nouveaux sentiers n’ont pas forcément à mener complètement ailleurs, mais peuvent offrir de légères alternatives, permettant de poser un regard neuf sur le travail et de lui redonner un sens plus clair. Ce processus m’a donné du fil à retordre. Je voulais absolument tout intellectualiser pour garantir une cohérence avec les deux premiers tiers du spectacle. La chorégraphe empêchait le corps de parler, et l’interprète ne savait plus quoi proposer pour ouvrir de nouveaux horizons. Après plusieurs jours de travail qui m’ont semblé vains, j’ai fini par lâcher prise, par cesser de trop réfléchir et faire confiance au corps, ainsi qu’à l’œuvre elle-même. Arrivé à un certain moment de la création, on n’a plus tout à fait le contrôle sur la forme qu’elle prend, et il est souvent bénéfique de ne pas contrarier la direction qu’elle souhaite prendre — même si notre vision de départ était autre. C’est souvent difficile à accepter, car on se dit qu’on n’a pas réussi à faire ce qu’on avait imaginé. Mais peut-être que ce qui advient naturellement est plus juste, plus vivant que ce qu’on avait projeté. En attendant, me voici sur place, prête à présenter ce spectacle demain soir, avec tous les doutes qu’il contient. À cette étape du travail, ce sera au public de décider s’il lui plaît ou non. Quant à moi, je n’ai qu’à donner le meilleur de moi-même, avec conviction et générosité. Stéphanie Brochard

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Le jour où j’ai photographié la mer qui explose

Le jour où j’ai photographié la mer qui explose

C’était en 2003, ma toute première mission en tant que photographe de la Marine. L’ordre était clair : aller immortaliser la mise à feu d’une vieille mine anglaise de la Seconde Guerre mondiale, retrouvée au fond de la rade. Une mission pas banale : on ne m’avait encore jamais demandé de photographier quelque chose qui saute pour de bon. Avant le départ, mon chef me lance d’un ton faussement détaché :— Attention garçon, pour les journaux, on veut la photo pile au moment où le jet d’eau est au plus haut. Une explosion qui retombe, c’est moche. Autrement dit : pas droit à l’erreur. Nous voilà donc embarqués sur un petit bateau, à une centaine de mètres du futur geyser. L’air sent le sel et la tension. Moi, je ne lâche plus l’œilleton de mon appareil, comme si le monde autour allait disparaître si je détournais le regard une seconde. Mon chef, lui, m’observe avec un sourire en coin. À cet instant précis, je le trouve franchement sadique. Puis vient le moment fatidique : un silence suspendu, une seconde d’éternité… et soudain, la mer se dresse en colonne blanche, grondante, magnifique. Je déclenche. Un clic. Un seul. Puis, cœur battant, je me jette sur l’écran pour vérifier. L’image est là, presque parfaite : la vague au sommet de son élan, la lumière, la puissance. Soulagement. Mon chef s’approche, calmement.— Alors ?— C’est bon, je l’ai ! dis-je, fier comme un mousse décoré. Il éclate de rire.— T’as oublié que t’avais un mode rafale ? Et là, je réalise : dans le feu — ou plutôt dans l’eau — de l’action, j’avais totalement zappé cette fonction magique. Une seule photo. Une chance sur mille. Mais cette fois, la chance avait été de mon côté. Depuis, à chaque photo, je repense à ce jour-là. À cette mine anglaise, à ce sourire en coin, et à cette explosion qui, mine de rien, m’a appris deux choses :qu’en photographie comme dans la vie, il vaut mieux garder l’œil ouvert… et ne jamais oublier le mode rafale. Mickaël Bédart

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Comment une scène de théâtre a donné naissance à un jeu pour le handicap : l’histoire de Carakter

Comment une scène de théâtre a donné naissance à un jeu pour le handicap : l’histoire de Carakter

Ce jour-là, en cours de théâtre, nous explorions une forme que j’aimais beaucoup : le théâtre de l’opprimé. L’exercice était simple en apparence : un élève traverse la scène, deux autres l’interpellent, le provoquent, le harcèlent. Le groupe devait rejouer la scène plusieurs fois, en cherchant, collectivement, des façons d’en changer l’issue. Mais rien n’y faisait. À chaque tentative, le même scénario se rejouait. Le jeune comédien traversait, les deux autres le bloquaient, et tout se refermait comme un piège déjà connu. Le public soupirait, impuissant, et moi avec. Jusqu’à ce qu’une élève s’approche discrètement et me glisse à l’oreille : — Tu sais… c’est vraiment eux qui le harcèlent, dans la vraie vie. Une phrase comme un coup de tonnerre. D’un coup, la scène n’était plus une scène. C’était un champ de bataille minuscule où la douleur d’un enfant se rejouait devant tout le monde, à visage découvert. Je suis resté là, suspendu entre deux responsabilités : celle du pédagogue qui doit protéger, et celle de l’artiste qui croit en la puissance de la fiction pour réparer le réel. Devais-je interrompre ? Ou croire que le théâtre, justement, pouvait offrir une issue que la vie refusait ? J’ai choisi de continuer. Peut-être par foi. Peut-être par vertige. Alors, le jeune garçon est revenu sur scène. Il a fait quelques pas, s’est figé. Et soudain, il s’est effondré au sol. Il s’est tordu, hurlé contre quelque chose d’invisible. Puis il s’est relevé d’un coup sec et s’est mis à parler à une chaise. Oui, une chaise. Comme à un ami, ou un juge. Sa voix avait changé : rauque, étrangère, presque possédée. Les deux autres, pétrifiés, ne savaient plus quoi faire. Ils n’étaient plus dans leur rôle — ni bourreaux, ni camarades — juste deux adolescents désarmés face à une vérité qu’ils n’avaient pas prévue. Le garçon a marché vers eux, lentement, a traversé la scène… et cette fois, personne ne l’a arrêté. Ce jour-là, le théâtre avait vaincu. Non pas en jouant, mais en transformant. Cette scène m’a longtemps hanté. Elle m’a rappelé une autre, lue bien plus tard, dans Le Génie débraillé de Sophie Chauveau : Diderot dîne au Procope avec Rousseau, lorsqu’entre le neveu de Rameau — cet être fantasque, provocateur, inclassable. Le neveu entreprend de séduire sous les yeux de Diderot sa propre épouse, réputée pour sa beauté. Diderot s’offusque, le provoque en duel. Ils sortent. La rue est boueuse. Et soudain, le neveu de Rameau s’effondre à terre, s’infligeant à lui-même la raclée promise. Diderot reste figé, désemparé. Deux scènes, deux siècles d’écart, mais la même sidération : la même invention d’un geste inattendu, fou, libérateur. C’est là qu’a germé Carakter.L’idée qu’il n’existe jamais une seule manière de répondre à une situation. Que selon notre tempérament, notre caractère, notre imaginaire, nous pouvons trouver des issues nouvelles — parfois déroutantes, mais profondément justes. Carakter est né de cette conviction : qu’en rejouant les situations, on apprend à les transformer. Et que dans le jeu, se cachent souvent des vérités plus solides que dans la vie. Mickaël Bédart Pour info : Le Jeu Carakter

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